March 15, 2008

Emmeline; Chapter V, part 2

Alfred de Musset ~ Emmeline
Voici donc la suite du chapitre V (pour le début de la nouvelle, voir plus bas s.v.p.)

Merci pour vôtre patience - en tant que maman active, juriste, poétesse amatrice, enceinte par-dessus le marché, je suis en combât permanent pour un peu de temps libre à faire don à mes propres loisirs futiles:-)
x Alice
(...) Madame de Marsan revint au bout de la semaine. Gilbert arriva un soir chez elle de très bonne heure. La chaleur était accablante. Il la trouva seule au fond de son boudoir, étendue sur un canapé. Elle était vêtue de mousseline, les bras et le col nus. Deux jardinière pleines de fleur embaumaient la chambre ; une porte ouverte sur le jardin laissait entrer un air tiède et suave- Tout disposait à la mollesse. Cependant une taquinerie étrange, inaccoutumée, vint traverser leur entretien. Je vous ait dit qu´il leur arrivait continuellement d´exprimer en même temps, et dans les mêmes termes, leurs pensées, leur sensations ; ce soir-là ils n´étaient d´accord sur rien, et par conséquent tous deux de mauvaise foi. Emmeline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert en parla avec enthousiasme, et elle en disait du mal à proportion. L´obscurité vint ; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant une lampe ; madame de Marsan dit qu´ellle n´en voulait pas, et qu´on la mît dans le salon. À peine cet ordre donné, elle parut s´en repentir, et, s´étant levée avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano. «Venez voir, dit-elle à Gilbert, le petit tabouret de ma loge, que je viens de faire monter autrement ; il me sert maintenant pour m´asseoir là ; on vient de me l´apporter tout à l´heure, et je vais vous faire un peu de musique, pour que vous en ayez l´étrenne.»

Elle préludait doucement par de vagues mélodies, et Gilbert reconnut bientôt son air favori, le Désir de Beethoven. S´ oubliant peu à peu, Emmeline répandit dans son exécution l´expression la plus passionée, pressant le mouvement à faire battre le cœur, puis s´arrêtant tout à coup comme si la respiration lui eût manqué, forcant le son et le laissant s´éteindre. Nulles paroles n´égaleront jamais la tendresse d´un pareil langage. Gilbert était debout, et de temps en temps les beaux yeux se levaient our le consulter. Il s´appuya sur l´angle du piano, tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule vint les tirer de leur rêverie.
Le tabouret cassa tout à coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert. Il s´élanca our lui tendre la main, elle la prit et se releva en riant ; il était pâle comme un mort, craingant qu´elle ne fût blessée. « C´est bon, dit-elle, donnez-moi une chaise ; ne dirait-on pas que je suis tombée d´un cinquième ? »
Elle se mit à jouer une contredanse et, tout en jouant, à le plaisanter sur la peur qu´il avait eue.
« - N´est-il pas tout simple, lui dit-il, que je m´effraye de vous voir tomber ? – Bah ! répondit-elle, c´est un effet nerveux ; ne croyez-vous pas que j´en suis reconnaissante ? je conviens que ma chute est ridicule ; mais je trouve, ajouta-t-elle assez sèchement, je trouve que votre peur l´est davantage. »
Gilbert fit quelques tours de chambre, et la contredanse d´Emmeline devenait moins gaie d´ instant en instant. Elle sentait qu´en voulant le railler, elle l´avait blessé. Il était trop ému pour pouvoir parler. Il revint s´appuyer au même endroit, devant elle ; ses yeux gonflés ne purent retenir quelques larmes ; Emmeline se leva aussitôt et fut s´asseoir au fond de la chambre, dans un coin obscur. Il s´approcha d´elle et lui reprocha sa dureté. C´était le tour de la comtesse à ne pouvoir répondre. Elle restait muette et dans un état d´agitation impossible à peindre ; il prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s´y décider, s´assit près d´elle ; elle se détourna et étendit le bras comme pour lui faire signe de partir, il la saisit et la serra sur son cœur. Au même instant on sonna à la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet.
Le pauvre garcon ne s´appercut le lendemain qu´il allait chez madame de Marsant qu´au moment où il y arrivait. L´expérience lui faisait craindre de la trouver sévère et offensée de ce qui s´était passé. Il se trompait, il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut qu´elle l´attendait. Mais elle lui annonca fermement qu´il leur fallait cesser de se voir. « Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la faute que j´ai commise, et je ne cherche à m´abuser sur rien. Mais quoi que je puisse vous faire souffrir et souffrir moi-même, M. de Marsan est entre nous ; je ne puis mentir, oubliez-moi. »
Gilbert fut atterré par cette franchise, dont l´accent persuasif ne permettait aucun doute. Il dédaignait les phrases vulgaires et les vaines menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas, il tenta d´être aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver au moins par là quelle estime il avait pour elle. Il lui répondit qu´il obéirait et qu´il quitterait Paris pour quelque temps ; elle lui demanda où il comptait aller, et lui promit de lui écrire. Elle voulut qu´il la connût tout entière, et lui raconta en quelques mots l´histoire de sa vie, lui peignit sa position, l´état de son cœur, et ne se fit pas plus heureuse qu´elle n´était. Elle lui rendit ses vers, et le sans remercia de lui avoir donné un moment de bonheur. « - Je m´y suis livrée, lui dit-elle, sans vouloir réfléchir ; j´étais sûre que l´impossible m´arrêterait ; mais je n´ai pu résister à ce qui était possible. J´espère que vous ne verrez pas dams ma conduite une coquetterie que je n´y ai pas mise. J´aurais dû songer d´avantage à vous ; mais je ne vous crois pas assez d´amour pur que vous n´en guérissiez bientôt.
-Je serai assez franc, répondit Gilbert, pour vous dire que je n´en sais rien, mais je ne crois pas en guérir. Votre beauté m´a moins touché que votre esprit et votre caractère, et, si l´image d´un beau visage peut s´effacer par l´absence ou par les années, la perte d´un tel être tel que vous est à jamais irréparable. Sans doute, je guérirai en apparence, et il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence habituelle ; mais ma raison même dira toujours que vous eussiez fait le bonheur de ma vie. Ces vers que vous me rendez on été écrits comme par hasard, un instand d´ivressse les a insporés ; mais le sentiment qu´ils expriment est en mois depuis que je vous connais, et je n´ai eu la force de le cacher que par cela même qu´il est juste et durable. Nous ne serons donc heureux ni l´un ni l´autre, et nous ferons au monde un sacrifice que rien ne pourra compenser.
-Ce n´est pas au monde que nous le ferons, dit Emmeline, mais à nous-mêmes, ou plutôt c´est à moi que vous le ferez. Le mensonge m´est insupportable, et hier soir, après votre départ, j´ai failli tout dire à M. de Marsan. Allons, ajouta-t-elle gaiement, allons, mon ami, tâchons de vivre.
Gilbert lui baisa la main respectueusement, et il se séparèrent.
(A suivre bientôt, le chapitre VI est déjà en travail !)